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Un
souterrain d'enfer
un roman d'aventures de Philippe TASSEL ©2000 illustré par Martine Belot |
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| La mission | chapitre deux | |
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Seule, l'unique fenêtre étroite et basse donnait maintenant un peu de jour. Les yeux s'habituaient doucement au manque de clarté. Chloé et Bérangère tournèrent les yeux vers la voix. Elles reconnurent le mété assis près de la cheminée campagnarde où des braises rougeoyaient. Au-dessus pendait un fusil de chasse. Le paysan longiligne répondit : - C'est ma faute. J'ai tardé. Immobile, l'Augustin ne prêta pas attention. - Les voilà tout de même, continua l'Emile tandis qu'il poussait lentement les filles dans le dos. Elles comprirent que c'était ridicule de ne pas s'avancer vers leur hôte. - Donne des sièges, ordonna le vieil homme. L'Emile apporta deux tabourets. Puis on entendit des pas. La porte s'ouvrit. Le jour lutta un court instant contre la pénombre. La porte se referma : le paysan retournait à son tracteur. Cette visite si soudaine effrayait un peu les filles. Venu de nulle part, Chevalier Noir se percha sur le dossier du mété. Il lui fit une auréole de plumes. Cléopâtre, assise entre ses deux maîtresses, se releva, remua la queue et alla s'installer aux pieds du vieil homme, le museau sur ses genoux. Chloé se sentit trahie par cette intimité.
- Comment pouvons-nous vous être utiles ? demanda celle-ci d'un ton clair et distinct qui la surprit elle-même. Chevalier Noir déplia ses ailes à moitié durant le silence qui suivit. Les filles respectaient la lenteur de leur interlocuteur. Ici en Berry, chez les gens de la terre, le temps n'avait pas la même valeur qu'en région parisienne où elles habitaient le reste de l'année. L'alimentation, la traite des vaches, les tâches des champs et des potagers rythmaient la vie plus sûrement qu'une horloge. Ici, le silence prenait un sens. Il n'était pas absence de bruit : il complétait les mots. A la manière dont l'Augustin prit la parole, Bérangère et Chloé comprirent qu'il ne fallait pas l'interrompre. - Il y a longtemps, notre village existait déjà. La vie malmenait ses habitants plus qu'aujourd'hui encore. Les richesses de cette époque s'appelaient santé, force et travail. Sans elles, impossible d'assurer la culture et l'élevage, seules sources de survie. Vint une époque trouble. Des bandits sans pitié, ou des gens de misère, errèrent en Berry. Ils pillaient, incendiaient. Les gens de Lorme, notre village, s'unirent contre les vandales. Le forgeron martela des armes. Un mercenaire en apprit le maniement aux villageois. Par souci de sécurité, un de mes aïeux décida de construire une cachette sûre à sa famille. Il relia les trois maisons des siens par un souterrain. Il y dissimula des armes et des vivres. Quand un danger trop grand arrivait, la famille trouvait refuge sous terre. Le temps passa. La menace des bandits s'éteignit. On oublia ces maisons. Mes ancêtres construisirent ailleurs des bâtisses répondant mieux aux besoins de leur époque. La légende s'empara des souterrains. Elle leur attribua un trésor, des maléfices et cent qualités extraordinaires. Plus tard, on dit retrouver les cachettes. On les reperdit. Mon grand-père prétendait les avoir découvertes. Il disait qu'elles n'étaient que des boyaux de pierre sans intérêt. Cependant, il ajoutait qu'il leur devait sa bonne santé quand une paralysie progressive frappait tous les hommes de la famille au moment de la vieillesse... comme elle frappa mon arrière-grand-père, mon père... et moi-même aujourd'hui, j'en subis les premiers effets... L'Augustin marqua une pause, caressa la chienne Cléo puis reprit : - Mon grand-père ne voulait léguer son secret à son fils que sur son lit de mort. Malheureusement mon père partit à la guerre. Mon grand-père mourut pendant ce temps avec son secret. Durant sa vie il ne laissa qu'un indice du souterrain : son nom. Il l'avait appelé " le secret de la pierre ". Une ou deux fois, je l'ai entendu parler d'une pierre plate aux inscriptions latines... Le mété s'arrêta de nouveau. Il se redressa. Sa voix plus faible durant l'évocation de ces souvenirs reprit du timbre. Il poursuivit : - Au hasard d'une cueillette de champignons dans le Boismalin, j'ai découvert une telle pierre. Une des trois entrées sans doute... Je n'ai jamais vérifié... Ce boyau de pierre m'importait peu... Quant à la paralysie je croyais y résister grâce aux vertus des plantes... Il s'interrompit. Son intonation devint confidentielle. Il s'inclina insensiblement vers Bérangère et Chloé. - ... Il fallait que vous sachiez pour ce que j'ai à vous demander... Les deux filles redoublèrent d'attention. - La légende nous apprend qu'à l'époque des attaques de brigands, une sorte de moine habita le village... Mon grand-père prononça plusieurs fois le nom de Monillon. Or les inscriptions de la pierre portent sa signature. Bérangère se perdait dans ses détails. Elle brûlait tant d'impatience qu'elle ne se retint pas : - Puisque vous avez découvert une entrée, pourquoi ne pas essayer. Le mété eut un geste d'amusement : - Tu es un jeune poulain piaffant. A ceux qui violeraient la cachette, la légende promet différents maléfices menant à la mort. Apprends qu'une légende ne ment pas complètement, elle enjolive, elle amplifie. Comment déjouer les pièges tendus aux curieux par mes ancêtres, il y a si longtemps ? Il y a peut-être une solution. Voilà, Monillon prit sa retraite à Argenton dans une communauté religieuse. Il y écrivit ses mémoires. En les lisant, on découvrirait sûrement le moyen de se rendre dans le fameux souterrain. Et, qui sait ? nous trouverions peut-être en même temps la recette qui a guéri mon grand-père de la paralysie. Chloé suivait le raisonnement du vieil homme. Un peu déçue, elle continua ce qu'elle devinait de la pensée de l'Augustin. - Vous voulez qu'on cherche les mémoires de Monillon ? - Oui, je sens de la déception dans ta voix, acquiesça son interlocuteur. Vous préféreriez foncer tête baissée sous cette pierre !... Il ne s'agit pas de se montrer héroïques. Je voudrais que vous retrouviez les écrits du moine. Je cherche à guérir, pas à vous plonger dans une oubliette. Bérangère s'agita sur son tabouret. Elle avait horreur de ce genre de siège et s'apercevait seulement maintenant que le sien était particulièrement inconfortable. - Cette communauté se trouve toujours à Argenton ? s'inquiéta-t-elle. L'œil du mété s'alluma. Les enfants accrochaient à son projet. Son espoir grandissait. - Non. Après des événements trop longs à expliquer, ses archives furent entreposées à l'hôtel de ville. Madame Mérialler, une amie bibliothécaire, les a triées et répertoriées. Par le passé, j'ai eu plusieurs occasions de solliciter ses services lors de recherches au sujet de la flore de notre région. Allez la voir. Recommandez-vous de moi. Elle vous facilitera la tâche autant que possible. - Argenton, ce n'est pas tout près, remarqua Chloé. Les parents ne nous laisseront pas partir si facilement. - Félix reconstitue l'histoire de la chapelle de Lorme. Il ne semble pas pressé, comme d'habitude, plaisanta le mété en lissant son pantalon du plat de la main. Il vous conduirait. Rappelez-lui ses intentions de se rendre à la bibliothèque. Félix était le seul jeune du village. Les autres s'installaient en ville. Chloé et Bérangère entretenaient de bonnes relations avec lui. Souvent, tous les trois discutaient devant un verre de limonade.
Chloé jeta un coup d'œil circulaire. Au-dessus de la cheminée, sous le fusil, elle aperçut toute une série de cahiers d'écolier. La couleur délavée de certaines couvertures indiquait un âge avancé. - Ses grimoires, pensa-t-elle. Il y consigne ses relevés météorologiques et ses recettes à base de plantes. Son regard descendit dans la cheminée sans flamme. Au fond une plaque en fonte protégeait le mur. La suie cachait un peu les motifs. Chloé distinguait quand même un homme levant un objet long. Il souriait. - Maintenant, il faut vous en aller, intervint le mété. Vos parents vous attendent... Revenez quand vous aurez du nouveau... |
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